Chris Heilmann a publié sur Digital Web Magasin l'article "10 reasons clients don't care about accessibility". Parmi ces dix raisons certaines me paraissent bien réelles et d'autres plus sujettes à discussion. Voyons celà ensemble.

Raison 1: la loi est là mais il n'y pas d'exemple à suivre.

Première chose, replaçons le contexte. Chris Heilmann travaille en Angleterre où le contexte législatif est assez fort, et concerne tant le secteur public que le privé.

Chris dresse le constat suivant: d'une part il est très facile de coller un logo "WAI-AAA compliant" sur n'importe quel site, et même sur un site travaillé pour l'accessibilité cela ne garantit pas l'absence de poursuite judiciaire.

Effectivement l'auto-proclamation de conformité (vis à vis du balisage HTML/CSS, de l'accessibilité ou de je ne sais quel concept) est vide de sens. En cela, le contexte français est bien différent puisqu'il existe la certification de l'accessibilité par le label AccessiWeb. Rappelons que c'est bien une certification (au sens "iso9000", à savoir: publication des critères pour obtenir une certification et délivrance par un organisme indépendant, et qui n'a rien à "vendre", en l'occurence l'association BrailleNet), et non un label attribué sur des critères obscurs à qui le demande ou qui le paye.

Le premier niveau de certification (Bronze) est composé de 55 critères. Ces critères ont été choisis de sorte que n'importe quel internaute, quelque soit son éventuel handicap, puisse accéder au site (peut-être difficilement, mais au moins il ne sera pas devant un écran noir). On balaye donc un champ extrêmement large d'utilisateurs. Ainsi, outre son caractère sérieux, la certification a l'avantage de limiter très fortement les recours juridiques.

Raison 2: il n'y a pas de bénéfice immédiat.

Chris mentionne l'absence de résultats immédiats et mesurables. Il affirme que "les moteurs de recherches sont les plus handicapé de tous les internautes (absence de clavier, de souris, d'écran, de plugins...)" est faux. Il argumente en exposant les sales combats ("fight dirty") que se livrent les prestataires à coup de fermes de liens et autres pages satellites (doorways).

Prenons les éléments dans l'ordre. Les moteurs de recherches indexent vraiment mieux les sites accessibles qu'un site pas accessible et sans "optimisation" pour moteur de recherche. Jusque là on reste dans le factuel. Concernant les techniques douteuses de certains référenceurs, je pense que cela ne vas pas durer longtemps, puisque Google annonce la détection de doorway et l'envoi de mail au responsable du site pour le prévenir (dans le but final de l'informer des mauvaises pratiques de son prestataire). On lira plus d'information sur black listage google chez webrankinfo. Etant donnée que ces pratiques mettent à mal la vraie pertinence des résultats, il y a fort à parier que ce sera le cheval de bataille des moteurs de recherche dans les mois à venir.

Chris oublie de mentionner un certain nombre d'autres avantages liés à l'accessibilité parmi lesquels:

  • la réduction de poid des pages, induisant mécaniquement une plus grande rapidité de chargement des pages pour l'internaute, et côté hébergement, une diminution de la facture de bande passante.
  • la communication organisée autour d'un site certifié. Les institutionnels seront toujours ravis (à juste titre) de pouvoir communiquer à leur administrés qu'ils prennent en compte le public handicapé.

Raison 3: l'accessibilité est vendue comme un problème technique

Chris pointe le défaut de grand nombre de documents qui n'abordent l'accessibilité que sous l'angle du code HTML/CSS.

C'est tout à fait juste. Il est nécessaire d'expliquer que l'accessibilité n'est pas une fonctionnalité mais un processus. L'accessibilité numérique est une composante d'un projet web au même titre que le graphisme, la sécurité ou la gestion des flux de publication (workflow). On n'envisage plus de faire un site sans considérer la sécurité ; on lui fixe un objectif, faible ou élevé, mais on la prend en compte. Il en va de même pour l'accessibilité.

A cela, il faut ajouter quelques considérations humaines (ie non techniques). Une fois qu'un site accessible est créé, il va vivre par ses modifications, ajouts de contenus... Il est convient donc d'inclure les "producteurs de contenus" et le CMS dans la boucle. J'aurai l'occasion de revenir plus largement sur ce point.

Raison 4: les clients n'aiment pas penser au handicap

Là aussi le constat de Chris est exact. Pour des personnes qui ne sont pas en contact avec le handicap, il n'est pas agréable de s'imaginer sans l'usage de la vue ou d'un de ses membres.

J'ajouterai aussi que certains peuvent avoir tendance à dire "les personnes handicapés n'ont pas de besoin de ceci, de cela, de telle fonctionnalité". Soit, mais est-ce qu'on aimerait que quelqu'un décide pour nous de ce dont on a besoin ou de ce qu'on veut faire ? J'en doute.

Raison 5: nous devons maintenir l'existant.

Chris cite "Building accessible webites" de Joe Clark: il est beaucoup plus difficile de travailler sur un site existant, que de partir d'un nouveau.

La reprise de l'existant est effectivement un point délicat. Mais est-ce bien une spécificité de l'accessibilité ? Clairement non, dans tout projet il a fallu tôt ou tard gérer l'existant.

Raison 6: ça ne fait pas partie des tests

Chris pointe les tests habituels (navigateurs X ou Y, variation de la résolution d'écran...) qui n'incluent pas les tests non-visuels comme la vérification de la pertinence des ALT, la bonne hierarchisation des titres ou encore le bon rendu sans CSS ou avec CSS personnalisées.

Oui, oui et oui. Il s'agit en fait de la plupart des tests qui ne sont pas automatisables et qui demande l'intervention d'un humain. Les outils disponibles sur le web manque encore un peu de discernement (ils devraient distinguer les résultats fiables et définitif, ALT manquant par exemple, des résultats douteux qui demande vérification humaine). En cela les CMS ont aussi un rôle à jouer, bon nombre d'assistance peuvent aider les gestionnaires de sites.

Raison 7: l'accessibilité joue les rabat-joie

Chris expose que malgré ses quelques années d'existence, le web est encore immature et est un terrain de jeu et d'expérimentations farfelues. Si on change de media, il ne viendrait pas à l'idée d'un journal papier d'imprimer ses articles inclinés à 45° simplement parce que c'est cool. Malheureusement ce n'est pas le cas pour le web.

Je ne peux que confirmer le constat ainsi dressé. D'abord, la spécificité du media web n'est pas encore pleinement appréhendée ; on constate encore beaucoup de "collisions" entre media. Le web est distinct du media papier, qui lui-même est distinct du media film ou télévision. Dans un contexte où plusieurs usages se melangent, l'accessibilité peut effectivement être vue comme un rabat-joie.

Hors il n'en est rien, l'accessibilité est au contraire salutaire pour le web. Comment s'y retrouver dans tous ces sites "hypes" et "tendance" qui répondent soit-disant aux attentes d'une cible marketing ? Les sites des vendeurs de jeux pour consoles en sont devenus de véritables caricatures. Peut-être que "l'expérience" de la visite du site est similaire à celle du jeu pour un adolescent. Mais qu'en est-il de ses grands-parents qui essayent d'acheter une cartouche pour leur descendance ? Leur "expérience" ne sera certainement pas la même. Et pourtant ils ont un pouvoir d'achat bien plus important que leur petit-fils, et en plus il est récurrent pour Noël, l'anniversaire, les bonnes notes à l'école...

L'accessibilité permet justement d'inclure cette cible (et toutes les autres) dans les visiteurs du site.

Raison 8: Personne ne se plaint

Chris pointe du doigt une interprétation erronée des gestionnaires de site: personne ne se plaint, donc tout va bien.

C'est très juste, d'autant plus que sur le net on admet que pour au mieux 10 visiteurs, un seul va s'exprimer.

Mon comportement d'utilisateur n'est peut-être pas représentatif, mais toujours est-il que je ne prends pas toujours prendre le temps d'écrire un mail quand je rencontre un site inaccessible ; la plupart du temps, je quitte le site.

Raison 9: l'accessibilité demande de l'implication

Chris déplore le manque d'implication des clients qui pensent qu'un site web est une "boite" qu'on achète et dont on ne s'occupe plus.

Oui et encore oui. Bien que de mon expérience, je le vois de moins en moins. Relativisons: est-ce une spécificité de l'accessibilité ? Clairement non. C'est même vrai au-delà du web.

Par ailleurs, soyons honnête avec nous-même: admettons qu'il y a peut-être un travail à faire au niveau des CMS.

Raison 10: il n'y a pas de leader à suivre

Chris déplore le manque de procès exemplaire qui offrirait au client un exemple à suivre (ou pas).

Je vois là un aspect du problème typiquement anglo-saxon. Même s'il est vrai qu'un procès médiatisé ferait avancer les choses, je pense que la société française gère ce genre de problématique différemment.

Pour boucler sur le tout premier point, la certification de l'accessibilité permet justement de montrer les exemples à suivres, en mettant en avant la carotte plutôt que le bâton.

Conclusion

Parmi les conclusions de Chris, j'en aime une particulièrement: "restez factuels quand vous parlez d'accessibilité, les coins arrondis en CSS n'ont jamais amélioré l'accessibilité (vraiment, jamais)."

On le voit bien, l'accessibilité n'est pas une fonctionnalité. Les CSS ne sont pas la solution à tous les problèmes d'accessibilité. D'une manière générale, une techno n'est pas une solution à un problème d'accessibilité, c'est l'usage qui en est fait qui dégrade ou améliore la situation.

L'accessibilité est donc bien une méthode, une démarche qualité, un processus amenant à une meilleure qualité des sites.